Rencontre avec Geneviève Damas

Geneviève, dans « La solitude du mammouth », de quoi est-il question ?

Geneviève Damas : Il s’agit de la réactualisation du mythe de Médée : une femme abandonnée par son mari et qui se rend compte que, dans la société où elle vit, elle n’aura pas réparation. Elle décide de faire justice elle-même avec les moyens dont elle dispose. Elle ne va pas comme Médée brûler la robe de sa rivale ni tuer ses enfants parce qu’elle sait qu’elle ne pourra pas échapper à la punition. Alors elle va faire d’autres choses qui vont lui assurer une forme de réparation narcissique alors que la blessure initiale, elle ne peut l’effacer, et qui vont aussi lui permettre de connaître l’impunité.

Sa « vengeance » ou revanche sera très cruelle. C’est une pièce amorale pour toi ?

Geneviève Damas : La pièce est amorale par rapport à la société dans laquelle nous vivons : une société où l’on considère que la propriété est un droit qu’on ne peut fracasser. Si je prends votre GSM, je vais avoir des problèmes mais si on abandonne sa femme, ses enfants, en ne leur laissant rien, la société ne réagit pas fort. Or, pour mon personnage, protéger la famille, c’est important. Au théâtre et au cinéma, on peut se permettre des choses qu’on ne peut pas faire dans la vie. C’est à cela que cela sert aussi.

La pièce contient une belle dose d’humour, l’histoire est racontée sur un ton anodin, comme une confidence, ce qui amène justement le spectateur à adhérer et à se dire que sa réaction est, au fond, normale.

Geneviève Damas : C’est une réaction normale. Au départ, on sourit de ce qu’elle fait et quelque part on peut le cautionner mais comme cette vengeance ne répare pas la blessure initiale, elle va de plus en plus loin et je pense qu’à un moment on ne pas la suivre jusqu’au bout parce qu’elle va vraiment très loin.

Tu as écrit le cycle des « Molly » avec lequel tu as connu tes premiers succès au théâtre mais tu as aussi dit que ce texte constitue un tournant dans ta carrière d’écrivain parce que jusqu’à présent tes textes sont trop gentils. Qu’est-ce que cela veut dire « gentil » pour toi ?

Geneviève Damas : Je pense que j’écrivais un monde idéal, un monde comme j’aurais aimé qu’il soit et en avançant, j’ai l’impression qu’il est plus intéressant pour moi de parler du monde tel qu’II est, de sa cruauté même si j’imagine que je poursuivais les mêmes desseins mais essayer de trouver la lumière dans cette cruauté -là, l’échappée d’espérance s’il y en a.... Ce qui est a bougé, c’est qu’à partir de 2012-2013, j’ai beaucoup voyagé, ce que je n’avais jamais fait auparavant, j’étais resté en Europe mais depuis lors, j’ai été en Afrique, en Haïti... Je suis allée à Lampedusa. J’ai vu des choses assez violentes et je trouve que c’est de cela qu’il faut parler. Et l‘espace de la fiction le permet formidablement puisque le but n’est pas de donner des réponses mais de poser des questions, de mettre le spectateur, le lecteur en éveil. Par exemple, dans « La solitude du mammouth », la question est : « Jusqu’où la vengeance est-elle tolérable ? » Et jusqu’où je reste victime et à quel moment je me transforme en bourreau ? La vengeance est-elle la solution ? La vengeance est-elle réparation ? Au-delà de la problématique amoureuse, c’est plus efficace que de parler d’un monde idéal parce qu’il faut tellement plus de travail pour que les gens fassent leur chemin vers un monde idéal : c’est comme ça que les choses devraient être, oui mais cela veut dire que notre monde ne l’est pas...

Tu as commencé par écrire des textes de théâtre avant de t’attaquer à l’écriture de nouvelles ou de romans. Est-ce évident pour toi cette écriture directe ?

Geneviève Damas : Une fois qu’on joue, qu’on appréhende le plateau, je trouve que c’est plus facile d’écrire du théâtre. En règle générale, quand je lis un texte de théâtre, je sens tout de suite si l’auteur a fait du théâtre ou pas. On sent le feeling, le rapport de distance vis-à-vis du plateau.

Tu privilégie le « seul en scène » et tu dis : « J’aime l’écriture solitaire mais j’ai besoin ensuite de la tribu, n’est-ce pas paradoxal ? »

Geneviève Damas : Je n’écris pas que du seul en scène. Je viens de terminer un texte où on est deux. Mais j’évite de mettre trop de personnages pour des questions de faisabilité. On sait bien que quand il y a plus de 4 ou 5 personnes, c’est la galère pour trouver un théâtre. La parole de Bérénice dans « La solitude du mammouth », ne pouvait être qu’un monologue parce qu’elle est dans un délire. Avec un antagoniste en face d’elle, il viendrait interroger son délire et du coup, elle ne pourrait pas arriver à la transgression radicale. Mais le seul en scène suppose aussi un metteur en scène, un scénographe, des machinistes, une maquilleuse... Une équipe qui réfléchit au projet et amène des éléments. Le metteur en scène, Emmanuel Deconninck, a amené toute la couche profonde, la douleur du personnage. J’avais plutôt écrit dans un style rigolo, transgressif. Lui, a mis la lame de fond et je trouve que cela donne une belle résonnance au texte.

En tant qu’intervenant masculin, l’a t’il adoucie ou caricaturée ?

Geneviève Damas : Il l’a adoucie ! Par moments, je joue aussi le mari par le regard de cette femme sur cet homme qui la quitte, et qui est l’homme de sa vie. À certains endroits, il me disait : « Non comme cela, ce n‘est pas possible ! » Et à d’autres il m’a dit « Là, tu peux y aller ! » Mais il faut dire aussi qu’elle pose un cadre où elle dit qu’elle acceptera tout ce que son ex-mari fera. Et lui, au fur et à mesure, est en confiance et se lâche de plus en plus tout en étant de moins en moins respectueux de ce qu’elle est et de leur histoire, ce qui justifie d’autant plus son désir de le détruire.

Le titre, pourquoi cette métaphore du mammouth ?

Geneviève Damas : C’est l’idée que tout disparait. On va tous mourir. Il y a des espèces qui disparaissent... On en est bien triste un instant mais voilà, la vie continue et l’humanité s’en remet très bien. L’idée part d’un tableau de Joseph Beuys que j’avais vu et qui était une grande fumisterie. C’est un petit rectangle de bois noir avec une ombre de mammouth qui se détache et un petit mouchoir qui pend à côté et qui disait en gros : « C’est pour sécher les larmes des humains causé par le chagrin de n’avoir pas connu ces grands animaux auxquels nous devons tant ». Et en même temps, il a une réflexion sur ces animaux qui ont servi à l’être humain, qui lui ont tout donné, bien antérieurement à l’idée de capital, de consommation. De manière récurrente, Beuys fait allusion aux mammouths. Toute son œuvre porte sur les matières premières : le feutre, la graisse... Je trouvais intéressante l’idée que sur les parois des grottes de Lascaux, il n’y a pas de dessins de mammouths, que l’humanité évolue et n’en garde rien. La perception de Bérénice, la femme abandonnée, est que son mari tourne une page, il part avec une autre et il ne reste rien pour lui. Elle dit : « Je ne veux pas qu’on oublie les mammouths et je ne veux pas qu’on m’oublie. Elle est tournée vers le passé avec la sensation de ne pouvoir se projeter dans aucun futur.

Au-delà de la figure du mammouth il y a le concept de consommation.

Geneviève Damas : On vit dans une société « kleenex », on consomme sans recycler les lave-vaisselle... Dans la manière d’utiliser les êtres humains aussi et dans les relations affectives aussi où l’autre satisfait mon besoin et quand il le satisfait plus, quelqu’un le fera. Bérénice vit le rapport homme/femme en ayant la sensation d’avoir aidé cet homme, de l’avoir porté, d’avoir porté les enfants, d’avoir pris sur elle et puis vient le moment où pour son partenaire estime qu’il s’agit de quelque chose d’un peu usé et il va simplement recommencer avec une autre... Juste comme on remplace des fusibles ou qu’on change de voiture. Elle se sent objectivée et c’est insupportable !

L’idée de consommation des rapports rejoint le mythe de Médée ?

Geneviève Damas : Je trouve toujours intéressant de réinterroger les mythes, surtout qu’il y a beaucoup de mythes masculins. Et Médée est mariée et ce mythe est incroyable. Elle tue sa rivale, elle tue ses enfants mais elle ne touche pas un cheveu de la tête de son mari. Sauf qu’elle le laisse sans rien, perdu. Elle s’en va vers le ciel et c’est comme si le ciel reconnaissait que, moralement, elle a fait ce qui était juste. Or, dans notre société, tout ce qu’a fait Médée est indéfendable. Elle fait prendre un laxatif à sa rivale : il s’agit de coups et blessures avec intention d’en donner ! Que s’est-il passé entre ce mythe-là qui est un de nos mythes fondateurs, celui de la mère avec de jeunes enfants que l’on doit protéger et qu’on ne peut pas l’oublier... Surtout que Médée s’est parjurée, elle a trahi les siens pour cet homme... Et aujourd’hui, avec la nouvelle loi de 2007 sur le divorce, on abandonne les femmes à leur sort... Il faut savoir qu’en Belgique, il y a environ 70% de familles monoparentales en-dessous du seuil de pauvreté et qui sont tenues par une femme. J’avais aussi envie de parler de cela au-delà de l’idée d’abandon.

Cette pièce a été écrite après le roman « Patricia », l’un a t’il influencé l’autre ?

Geneviève Damas : La pièce est venue comme un petit miracle. J’essayais de travailler sur le 3ème volet de « Molly à vélo » en voulant oser un personnage de Molly qui aurait évolué dans le contexte de ces familles qui se font et se défont mais le personnage de Molly était tellement paramétré, tellement fleur bleue, qu’il résistait. Pendant six mois, j’ai planché là-dessus mais je sentais que cela coinçait et tout à coup, le personnage de Bérénice est arrivé et là, j’ai écrit en trois jours de huit heures jusqu’à minuit. La structure était là et les choses sont venues d’elles-mêmes. Ensuite, il a fallu peaufiner mais le personnage de Molly ne peut plus me convenir. C’est un personnage que je dois abandonner et c’est bien ainsi... La vie change, elle bouge...

Propos recueillis par Palmina Di Meo

 

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